La littérature enfantine en Norvège
Jeux linguistiques et sérieux – variété des genres et expérimentation de la forme
En 1990, l’écrivain norvégien Tormod Haugen recevait le prix Hans-Christian Andersen, la plus haute distinction internationale de la littérature enfantine. Un an plus tard, Jostein Gaarder publiait une histoire de la philosophie, intitulée ´ Le monde de Sophie ª, qui lui valut une avalanche de prix et des records de vente. Ces deux événements propulsèrent la Norvège, communauté linguistique minoritaire à la périphérie de l’Europe, sur le devant de la scène littéraire internationale. La littérature norvégienne de qualité destinée aux enfants et aux adolescents est devenue un article culturel d’exportation. Je commencerai cette courte présentation sur la littérature norvégienne pour la jeunesse par quelques considérations de nature historique.
Par Karin Beate Vold
´ …il s’agit de trouver la matière et la présentation adéquates permettant la rencontre de l’ingénuité de l’enfance et de la poésie […]. L’enfant ne se contente pas d’être diverti. L’enfant veut penser, sentir, grandir et se développer dans tous les sens du mot ; c’est un impératif naturel […] Il s’agit de trouver le chemin qui mène droit au cœur. ª
Ainsi s’exprimait un pédagogue qui nourrissait des ambitions artistiques pour le compte des enfants. Et c’est en ces termes que ce pédagogue, à la fin du XIXe siècle, assigna un niveau esthétique élevé à la littérature et à l’illustration des livres destinés aux jeunes. C’était un homme qui avait foi dans la force des mots et des images pour former les jeunes esprits. Nordahl Rolfsen – tel était son nom – joua un rôle important pour faire admettre l’enfant comme lecteur, et, par suite, améliorer la qualité littéraire et iconographique des œuvres qui, un siècle plus tard, sont offertes aux jeunes norvégiens.
La citation est tirée de l’introduction d’un ´ Livre de lecture pour l’école publique ª publié en 1892. Les recueils de morceaux choisis de Nordahl Rolfsen devinrent les fondements de l’art d’écrire et du plaisir de la lecture en Norvège. Ses œuvres présentaient des textes littéraires, de poésie populaire et des dessins qui donnaient à la vie une orientation artistique. Elles se démarquaient ainsi, résolument, de la pédagogie piétiste qui, jusqu’alors, avait dominé les établissements scolaires norvégiens et la production de livres pour les jeunes.
La littérature enfantine accède au rang de littérature nationale
Aux environs de 1890 se dessine une nouvelle génération d’auteurs qui détrône une fois pour toutes la tradition didactique. Authentiques connaisseurs de la vie affective et des besoins de l’enfant, ces auteurs créent un genre littéraire qui se nourrit des tendances de la littérature norvégienne en général. Les courants romantiques avaient éveillé un intérêt pour la psychologie et le développement de l’enfant. Des œuvres littéraires datant de cette époque, et portraiturant des enfants, sont ainsi passées à la postérité au titre de grands classiques de la littérature enfantine. En outre, les courants réalistes qui dominèrent le monde littéraire norvégien dans les années 1870 et 1880 ouvrirent la voie à une littérature plus critique, et créatrice d’attitudes positives à l’égard des enfants. La ´ Littérature de l’âge d’or ª (1890-1914) est une littérature enfan-tine qui dépeint essentiellement le milieu dans lequel les enfants grandissent, et leurs conditions de vie familiales et sociales.
Au début du XXe siècle, la politique et la vie culturelle norvégienne étaient axées sur la conquête par le pays de sa souveraineté nationale. Durant la lutte d’indépendance qui déboucha sur la dissolution de l’union entre la Suède et la Norvège, la littérature enfantine servit aussi d’instrument pour la formation de l’identité nationale.
La grande qualité artistique de la littérature enfantine norvégienne devint rapidement plus importante que ses intentions pédagogiques et didactiques. À la fin du siècle dernier, l’un des traits caractéristiques de la littérature enfantine était que les auteurs s’adressaient autant aux enfants qu’aux lecteurs adultes. Depuis lors, ce phénomène d’alternance, qui a pour conséquence de conjuguer la littérature enfantine et juvénile en mode majeur, caractérise en fait nombre d’auteurs norvégiens.
Changement de paradigmes au XX e siècle
Deux changements essentiels de paradigmes se sont produits au cours de la seconde moitié du XXe siècle, permettant ainsi la modernisation de la littérature enfantine et juvénile en Norvège. Dans les années 1950, l’art de l’écriture et de la narration s’est allié à la radio qui, à l’époque, était devenue le moyen de communication de masse le plus répandu en Norvège. Cette alliance eut pour conséquence une revitalisation de la littérature destinée aux tout-petits. Au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les tendances à la remise en questio n de la société à travers la littérature pour adultes ouvrirent une brèche dans la littérature enfantine, jusque-là protégée. Elle devint un forum pour les attitudes politiques radicales et la réaction contre le pouvoir établi ; et des thèmes, jadis tabous, tels que la puberté et la sexualité y furent admis. La littérature juvénile en particulier connut un regain de vitalité et les œuvres pour adolescents furent désormais considérées comme appartenant à un genre littéraire spécifique. Cette tendance à l’anti-autoritarisme et à la mise en exergue des problèmes finirent par s’imposer également dans les ouvrages pour les plus jeunes. Mais, bien plus que les tendances en vogue, un troisième phénomène, à savoir la vitalité de la poésie enfantine, a marqué la littérature destinée aux jeunes lecteurs.
Les rénovateurs des années cinquante, tant en ce qui concerne l’art de la narration que celui de la chanson, s’appellent Thorbjørn Egner (1912-1990), Alf Prøysen (1914-1970) et Anne-Catharina Vestly (-1920). Trois auteurs remarquables, aux talents multiples, conquièrent par leurs aptitudes musicales et leur expérience théâtrale une immense popularité sur l’unique canal d’une Radiodiffusion norvégienne (NRK) souveraine. Chacun d’entre eux est, en fait, représentatif d’un genre distinct. Egner créa son propre univers fantastique avec Hakkebakkeskogen, ´ Le Bois de Hakkebakke ª, et Folk og røvere i Kardemomme by (´ Gens et brigands de Pimentville ª – voir en fin d’article les références complémentaires), paru en 1955, et ses personnages de fiction comme les trolls facétieux de la dentition, que sont ´ Carius et Bactus ª (traduit du norvégien par François Marchetti. Esprit Ouvert, 1991). Prøysen imagine son propre personnage fantastique féminin, Teskjekjerringa/Teskjekjerringa på nye eventyr, ´ Dame Cuillère à Thé ª, qui a le don de se réduire à la taille de cet ustensile (Traduit en 1989 sous le titre de ´ Mère Brimborion ª, par Tor Kittilsen et J. Despinette ; dernière parution, Bibliothèque Rouge et or, 1993, ISBN 2-09-490045-2.) Quant à Vestly, elle est la narratrice réaliste du trio, ce qui ne l’empêche pas de créer aussi un univers fictif, généralement campé dans les cités-dortoirs, et auquel elle a été fidèle durant plus de 40 ans de production littéraire. Dans sa vaste galerie de personnages, Mormor, l’image d’une grand-mère maternelle incarnant la mansuétude, est au fil des années la figure centrale et omniprésente de l’univers imaginaire d’Anne-Cath. Vestly. Les principaux thèmes des œuvres de ces auteurs sont la tolérance, l’initiation à la vie sociale de la communauté et la démocratie. Mère Brimborion tout comme Mormor sont les porte-parole de l’anti-autoritarisme. Le style de ces trois écrivains, qui ont dominé pendant plus de 20 ans la littérature pour la jeunesse, fait depuis longtemps partie des canons de la littérature enfantine en Norvège, et certaines de leurs œuvres sont traduites en plusieurs langues.
Alf Prøysen est l’un de ces auteurs qui alternèrent littérature enfantine et œuvres pour adultes, chansons et prose. Ses comptines ont une grande valeur poétique. Cependant, c’est à Inger Hagerup (1905-1985) et à son recueil ´ Bizarre ª (Så rart), publié en 1950, que nous devons l’avènement d’une poésie enfantine empreinte de modernisme, époque à laquelle sa réputation de poétesse lyrique pour adultes n’était déjà plus à faire. Ses poèmes pour enfants, émaillés d’éléments côtoyant l’absurde, ses jeux de mots fustigeant l’autoritarisme, sur fond de lyrisme, ouvrirent la littérature enfantine norvégienne à de nouvelles formes stylistiques et à de nouvelles impulsions littéraires. Par la suite, d’autres poètes bien établis, tels André Bjerke (1918-1985) et Arnljot Eggen (1923-), lui emboîtèrent le pas. Leur précurseur fut cependant Zinken Hopp (1905-1987), seul poète de l’absurde dans la littérature enfantine norvégienne. Avec son œuvre en prose Trollkrittet, parue en 1948 (Publiée en français en 1958 par Laurent Lestiné sous le titre de ´ La craie magique ª), elle fut l’unique représentante d’un genre mineure à faire une percée sur la scène littéraire internationale et à être traduite en plusieurs langues.
Champ d’action de la politique culturelle et sujet de recherches universitaires
Les nouvelles attitudes, les nouvelles formes d’écriture et les genres inédits qui se font jour dans les années 1970 et 1980, peuvent être analysés sous différents éclairages. Il ne fait aucun doute que les nombreux changements qui s’opérèrent au cours de ces décennies bouleversèrent les conventions de la littérature enfantine, et que ces ferments favorisèrent un nouvel essor de ce genre littéraire. Dans les années 1960, la Norvège met en œuvre d’importantes mesures de politique culturelle pour maintenir la vitalité de la littérature nationale. Mentionnons notamment l’institution d’un Système d’achat public d’œuvres littéraires norvégiennes. La littérature enfantine y fut pleinement associée en 1978, ce qui contribua à améliorer la condition des éditeurs et des auteurs de ce secteur littéraire. Ce fut en fait le fruit de longues négociations entre les parties concernées. Le sentiment d’appartenance professionnelle des auteurs de littérature enfantine et leur propre conception de cet art s’en trouvèrent renforcés.
Les courants politiques qui agitaient au cours des années 1970 les universités et les établissements d’enseignement supérieur suscitèrent l’intérêt des étudiants pour les œuvres littéraires qui sortaient des canons traditionnels. La littérature de genre, et notamment la littérature féminine, la littérature populaire et la littérature enfantine devinrent de nouveaux sujets d’études qui donnèrent aux étudiants l’occasion d’exercer leur sens critique. Ce n’est cependant pas sans rencontrer de résistance que ces domaines furent officiellement acceptés comme sujets de recherche. Dans le cadre de la politique culturelle comme dans les cercles universitaires, la littérature enfantine était à l’époque en plein développement, ce qui lui conféra un statut et eut des répercussions favorables sur la littérature en général. Ce domaine littéraire, longtemps relégué en marge de toute vie culturelle sérieuse, était considéré avec un regard nouveau qui le valorisait. Il ne faut cependant pas perdre de vue que cette ascension en spirale procédait du mouvement littéraire lui-même.
Changement de génération à partir de 1968. Perspective solidaire de l’enfance
Au début des années 1970, une génération d’auteurs, pleine de vitalité, qui voyait dans la littérature enfantine de nouveaux défis linguistiques et littéraires, entra en lice.
Les figures de proue de la littérature des années 1970 étaient des écrivains déjà renommés tels que le poète Einar Økland (1940-), l’auteur de science fiction Tor Åge Bringsværd (1939-), et l’écrivain Tormod Haugen (1945-) qui en était à ses débuts. Torill Thorstad Hauger (1943-), qui a su rénover le roman historique destiné aux enfants, mérite aussi d’être mentionnée. Viennent ensuite Ragnar Hovland (1952-), prosateur et poète qui s’est adonné à divers genres littéraires, Fam Ekman (1946-), nouvelliste originale et illustratrice, et Rune Belsvik (1956-), auteur de roman pour les adolescents, qui sont tous dotés d’un talent de fabuliste exceptionnel. Voici plusieurs décennies que ces auteurs pratiquent différents genres littéraires avec un égal bonheur, et, en cette fin de siècle, leur activité créatrice ne s’est toujours pas démentie.
En ces temps de turbulences idéologiques, les jeunes auteurs trouvèrent dans le livre d’enfant un moyen de faire passer des messages et de modifier les mentalités. À l’exception de Tormod Haugen, tous les auteurs cités ont écrit alternativement pour les adultes et les jeunes lecteurs. Les livres pour enfants fournirent un champ d’expérimentation littéraire et de jeux linguistiques, et un terrain d’investigation sur l’enfance. Les intentions didactiques qui, sous couleur d’œuvre littéraire, avaient jadis tenu une place importante dans la majeure partie de la littérature enfantine, cédaient de plus en plus le pas aux ambitions artistiques. De même que la littérature des années 1890 choisit de s’adresser aux enfants et aux adolescents en des termes tels qu’ils puissent se reconnaître, la littérature des années 1970 et 1980 crée une perspective enfantine solidaire, de caractère inédit, qui incorpore les tendances idéologiques du moment à une forme d’écriture contemporaine.
Poésie et livres d’images. Alternance et multiplicité des genres
Avec son recueil de poèmes pour enfants intitulé Du er så rar (´ Tu es si bizarre ª), paru en 1973, Einar Økland (1940-) fait de l’enfant le ´ je ª poétique, et lui donne une nouvelle autorité. Plus qu’un jeu linguistique pour enfants, ce qui était très courant dans la poésie des années 1950, il instaure, tant dans sa production poétique que dans ses dernières œuvres en prose destinées aux enfants, un dialogue et un questionnement, en se plaçant dans la perspective du jeune lecteur. Økland joue avec les genres et les conventions de la littérature narrative. Des poètes comme Arild Nyquist (1937-), Oskar Stein Bjørlykke (1939-), Per Olav Kaldestad (1947-), Marit Tusvik (1951-) et Arnt Birkedal (1959-) se firent remarquer par leurs textes pour enfants alliant l’humour au sérieux. L’idéalisation de la vie de tous les jours et la poétisation du quotidien sont le trait commun à l’ensemble de ces auteurs.
Certains poètes qui écrivaient aussi, fréquemment, de courtes œuvres en prose pour les enfants, choisirent de s’allier avec des illustrateurs dont le style s’harmonisait avec leur propre tempérament, ce qui permit de produire des ouvrages illustrés d’une grande originalité. Par ses illustrations des histoires fantastiques de Tor Åge Bringsværd, Thore Hansen (1942-) s’est fait l’interprète de l’auteur. Donnons pour exemple Det blå folket og karamellfabrikken (´ Les gens bleus et la fabrique de caramels ª), paru en 1974, un conte destiné aux tout-petits, qui a pour thème la pollution de l’environnement. Actuellement, les intentions pédagogiques de ce type de littérature visent dans une grande mesure les adultes et l’utilisation qu’ils font des valeurs. À titre d’auteur, Bringsværd a contribué ces dernières années à la publication d’ouvrages illustrés présentant les grands mythes de la culture norvégienne. Økland a pour sa part publié nombre de ses œuvres en collaboration avec des illustrateurs tels que Kari Bøge (1950-), Wenche Øyen (1946-) et Gerhard Stoltz (1948-), tandis que Nyquist s’est allié à Hans Norman Dahl (1937-), Finn Graff (1938-) et Fam Ekman (1946-).
Illustratrice et écrivain, Fam Ekman est avant tout une artiste autonome, dont l’originalité perça dès son premier ouvrage, Hva skal vi gjøre med lille Jill ? (´ Qu’allons nous faire de la petite Jill ? ª), paru en 1976. Avec une prose minimaliste, à l’humour mélancolique, et dans un langage expérimental imagé et original, Ekman est la pionnière du procédé qui, depuis, a valu à la Norvège tant de talents dans ce domaine, et qui a déplacé, au cours des ans, les limites du livre illustré destiné aux enfants. Ce secteur littéraire traditionnel fut en effet longtemps dominé par le réalisme des textes et des illustrations.
Actuellement, c’est l’inventivité fantastique et l’imagination débridée qui se sont imposées. Alors que les illustrateurs se contentaient, autrefois, de travailler la plupart du temps à leur table à dessin, à l’instar des écrivains ils pratiquent maintenant l’alternance, et passent volontiers du crayon à la plume. Rune Johan Andersson (1946-), Iben Sandemose (1950-) et Ingri Egeberg (1951-) illustrent fréquemment leurs propres textes, mais, à l’instar de Harald Nordberg (1949-), Hilde Kramer (1960-) et Inger Lise Belsvik, ils ont aussi entrepris une collaboration fructueuse avec d’autres écrivains.
Par ailleurs, les arts plastiques norvégiens ont tiré profit de l’influence d’autres cultures, notamment avec l’apport d’artistes comme Malgorzata Piotrowska (1957-) et Akin Düzakin, (1961-). Tous ces artistes ont été lauréats de prix au cours des années 1980 et 1990. À partir des années 1990, les débutants Kim Hiortøy (1973-), Per Dybvig (1964-) et Anders Kaardal (1949-) mettent à l’honneur un trait plus épuré, non dénué d’humour. La politique culturelle du gouvernement qui consista, à partir des années 1960, à soutenir, notamment, la production d’ouvrages illustrés, a porté ses fruits. La diversité actuelle de ce secteur est une preuve de sa vitalité.
Prose pour enfants
On peut en dire autant des ouvrages de prose destinés aux enfants. Le roman n’est plus l’unique genre de la littérature enfantine. Les œuvres courtes, avec ou sans illustrations, sont une forme très répandue. Au début des années 1970, Tormod Haugen a tenu la vedette avec ses romans pour la jeunesse brossant la situation vulnérable des enfants et des adolescents exposés à l’incompréhension des adultes. Depuis ses débuts remarqués, en 1975, avec Nattfuglene, ´ Les oiseaux de nuit ª (traduit du norvégien par E. Huse Foucher, publié chez Bordas en 1985 et chez Pocket en 1997, ISBN-2-266-07544-6), jusqu’à son roman d’aventures postmoderne Skriket fra jungelen (´ Le cri de la jungle ª), publié en 1989, l’auteur n’a cessé d’approfondir sa thématique, ce qui lui a valu, en 1990, le prix H.-C. Andersen, la plus haute distinction internationale dans le domaine du livre pour enfants. Commentant son œuvre littéraire, Haugen s’est exprimé en ces termes : ´ C’est pour moi un défi personnel que d’écrire sur ces thèmes […].
Il s’agit d’oser renouer avec le sentiment d’impuissance de l’enfance. ª Rompant avec la tradition fortement réaliste de la littérature enfantine norvégienne, Haugen s’est démarqué en introduisant progressivement dans ses œuvres des éléments imaginaires, créant ainsi, peu à peu, une littérature fantastique d’envergure nationale.
Rune Belsvik qui fit ses débuts avec des œuvres en porose d’un réalisme plein de fraîcheur, destinées aux adolescents, a aussi contribué par la poésie de son écriture à renouveler la littérature enfantine norvégienne. Campés dans un paysage norvégien imaginaire, ´ Dustefjerten et ses amis ª, ses personnages de fiction, sont les protagonistes de ses livres (Dustefjerten og vennene hans, 1991).
Dans une prose poétique s’adressant aux enfants, Jon Fosse (1959-) dont nous citerons Uendeleg seint (´ Infiniment tard ª), paru en 1989, et Rønnaug Kleiva (1955-) dans Ikkje gløym å klappe katten (´ N’oublie pas de caresser le chat ª) publié en 1997, introduisent le questionnement existentiel. Les histoires courtes en prose de Sissel Solbjørg Bjugn (1947-) et de Marit Kaldhol (1955-) invitent, par leurs cheminements, à des lectures différentes, et établissent ainsi un lien avec diverses catégories de lecteurs adultes. Ce sont autant d’auteurs qui collaborent fréquemment avec des artistes du monde des arts plastiques. Écrivains et illustrateurs ont des tempéraments et des styles narratifs qui diffèrent entre eux, mais tous cherchent à capter la perspective du jeune lecteur. Consciemment ou inconsciemment, ils pénètrent de plus en plus profondément le psychisme de l’enfant, et rompent avec le conventionnalisme du genre littéraire enfantin qui exigeait de situer l’action dans une atmosphère paisible et protégée. Erlend Loe (1970-) est l’un des nouveaux talents dans ce domaine. Son humour ingénu désarme le lecteur, comme dans Kurt, quo vadis?, paru en 1998, qui lui valut un prix et reçut un écho favorable chez des lecteurs de toutes tranches d’âge.
Romans à suspense sur fond de critique sociale
Les ouvrages de qualité pour la jeunesse qui, dans les années 1970-1980, posaient des problèmes de société et traitaient souvent d’aspects psychologiques, furent peu à peu concurrencés par un nouveau genre – le livre d’intrigue sur fond de critique sociale. L’idée de créer des séries susceptibles de concurrencer le marché de la littérature grand public est devenue un projet d’édition auquel se sont ralliés des écrivains notoires.
Outre l’aspect pédagogique et littéraire de l’entreprise, de nombreux auteurs furent également stimulés par le caractère proprement ludique de ce genre qui se trouve à la frontière entre les séries de littérature enfantine et le roman policier destiné aux adultes.
L’écrivain Ingvar Ambjørnsen (1956-) débuta sur le marché de la littérature juvénile avec une série sur les ´ détectives ª Pelle et Proffen. Ses deux héros résolvent des énigmes judiciaires liées à des problèmes de société tels que la pollution industrielle et le trafic des stupéfiants. Les auteurs féminins virent aussi le parti qu’elles pourraient tirer de ce nouveau genre. Suscitant les adolescentes, elles se lancèrent dans des séries dont les protagonistes sont des héroïnes féminines, comme dans la série des aventures de Daniella D, œuvre d’Erna Osland (1951-), ou la série de Mina og restaurantmysteriet
(´ Mina et le mystère du restaurant ª) de Pia Ibsen (1956-). Tous ces ouvrages se livrent à une critique de la société, à ceci près que les œuvresdestinées aux jeunes filles font également place au romantisme.
Les thèmes historiques ont souvent donné un cadre aux intrigues et aux aventures dans la littérature enfantine et juvénile traditionnelle. Torill Thorstad Hauger (1943-) s’est servie de motifs historiques comme, par exemple, l’époque viking ou les années de l’émigration norvégienne vers l’Amérique au cours du XIXe siècle. Mette Newth (1942-) s’est attelée à des récits sans complaisance sur les abus commis contre la population autochtone du Groenland. Quant à Stig Holmås (1946-), les Indiens nord-américains sont le groupe ethnique opprimé qu’il choisit de traiter à travers une série d’aventures, résolument anti-impérialiste, mettant en scène un jeune guerrier apache – Vinterhauk (Épervier d’hiver).
La dernière décennie a connu une abondante production de bandes dessinées de haute qualité qui ont également donné lieu à la publication de nombreuses séries. Des thèmes historiques servent de trame à une dramaturgie portée par des textes narratifs et des illustrations. Ce genre littéraire à suspense, a ainsi bénéficié d’un apport populaire qui lui a permis d’élargir son lectorat.
Le nouveau roman juvénile
Après avoir connu une croissance quantitative et qualitative significative au cours des années 1970 et 1980, la littérature norvégienne destinée aux enfants et aux adolescents fait toujours preuve, dans les années 1990, de vitalité et de diversité. De nouveaux talents sont attirés par ce domaine littéraire, et l’alternance entre les œuvres destinées aux jeunes lecteurs et celles s’adressant aux adultes s’est révélée très productive.
Comparée au reste de la littérature enfantine et juvénile dans les pays nordiques, la littérature norvégienne s’est beaucoup plus préoccupée de l’individu que de la critique de la société. Les auteurs masculins comme féminins ont privilégié le thème des jeunes en quête d’une identité existentielle et sexuelle. Depuis les années 1980, le nouveau roman norvégien pour la jeunesse est très bien représenté par Kari Bøge (1950-), Toril Eide (1950-), Tor Fretheim (1946-), Per Knutsen (1951-) et Erna Osland.
La littérature enfantine et juvénile des années 1970 et 1980 a innové en présentant l’enfance sous un nouvel angle. Au lieu de s’opposer ouvertement aux générations de leurs aînés, de nombreux jeunes luttent contre la démission des adultes. Les rôles sont souvent inversés : les adultes fuient le contact avec les jeunes et se soustraient à leurs propres responsabilités, tandis que les jeunes cherchent une identité et un sentiment d’appartenance en dehors du foyer familial. Les protagonistes de ces récits ont souvent les traits de l’antihéros, et les modèles que crée la littérature font preuve d’une grande force de caractère dans des circonstances cruciales auxquelles il est difficile d’apporter des réponses simples.
´ C’est comme si les gens ne devenaient plus adultes […]. Avant, au moins, ce à quoi l’on aspirait c’était de devenir adulte, et d’en avoir alors fini avec toutes les bêtises. Mais, de nos jours, personne ne devient plus adulte. ª, peut-on lire dans Ein motorsykkel i natta (´ Une motocyclette dans la nuit ª), un roman de Ragnar Hovland (1952-), publié en 1992. Hovland devint rapidement la figure de proue de cette tendance littéraire. Qu’il écrive pour les enfants, les jeunes ou les adultes, ses romans se basent sur le mélange des genres et l’intertextualité.
Dans les années 1990, le roman juvénile a fait l’objet d’expériences sur la forme, la rupture des genres et l’utilisation de nouveaux styles narratifs.
Dès ses débuts, Harald Rosenløw Eeg (1970-) se fait remarquer avec Glasskår (´ Bris de verre ª), publié en 1995, un roman pour adolescents qui se caractérise par la richesse de son langage imagé et sa musicalité. De nombreux auteurs des années 1990 ont l’expérience du rock et des textes musicaux. Cette influence se manifeste tout particulièrement dans le style et la thématique de Løpe løpsk (´ Le mors aux dents ª) de Sverre Knudsen (1955-), paru en 1998.
La littérature juvénile des années 1990 a fait place à une certaine nostalgie : ce genre a bénéficié de l’apport d’auteurs masculins qui ont écrit avec tendresse et humour sur les premières phases de l’adolescence. Il convient de citer ici Markus og Diana (´ Marcus et Diana ª) de Klaus Hagerup (1946-), paru en 1994. Les livres d’Arne Berggren (1960-), et notamment Fisken. Rotter i våtdrakt (´ La pêche. Rats en combinaison de plongée ª), publié en 1997, sont empreints d’un humour plus débridé et d’un réalisme plus cru. La quête d’identité est devenue un thème sur lequel il est possible de plaisanter et d’ironiser, et dont les clins d’œil en direction d’un public adulte sont manifestes. Cette ´ double voix ª est perceptible dans la littérature pour les jeunes enfants comme pour les plus grands.
La littérature spécialisée
Le système d’achat public de livres fut à l’origine institué pour garantir des conditions favorables au développement de la littérature dans la communauté linguistique minoritaire qu’est la Norvège. Dans les années 1990, il fut élargi pour y inclure les ouvrages spécialisés destinés aux enfants, et des traductions de ce type d’ouvrages inondèrent le marché. Les pouvoirs publics désiraient stimuler les auteurs de littérature spécialisée et les maisons d’édition pour promouvoir la production d’ouvrages norvégiens. Les incitations des pouvoirs publiques prouvèrent une fois de plus leur efficacité. Deux œuvres eurent un retentissement particulier en Norvège et à l’étranger : il s’agit, tout d’abord, d’´ Urgence au musée ª (Raudt, blått og litt gult) de Bjørn Sortland (1968-) et Lars Elling (1966-), publié en 1993 (Adaptation française publiée aux Éditions Zafara, Paris 1995, ISBN 2-910710-06-8.), et, d’autre part, de Jakten på sannheten (´ À la recherche de la vérité ª), une histoire de la science signée d’Erik Newth (1964-) et publiée en 1996. En 1998, Helene Uri (1964-) reçut le prix du Ministère norvégien de la culture pour Den store faktaboken om språk (´ Le grand livre des enseignements sur le langage ª), un ouvrage qui, bien que traitant d’un sujet spécialisé particulièrement complexe, fut très bien accueilli.
Le trait marquant de la littérature spécialisée est la volonté de donner vie au thème choisi en le présentant sous l’angle de la fiction, de créer un ´ docudrame ª littéraire, c’est-à-dire de raconter une histoire ayant comme contenu une discipline particulière. Cette technique n’est pas nouvelle : elle a été utilisée à des fins didactiques, par les pédagogues, des siècles durant. Mais dans un cas précis, ce phénomène a pris des proportions qui, a priori, étaient inimaginables, et est devenu la grande aventure de l’histoire de la littérature norvégienne destinée à la jeunesse : ´ Le Monde de Sophie ª (Sofies verden), de Jostein Gaarder, est une histoire de la philosophie, écrite pour les jeunes, sous la forme d’une fiction (Traduit et adapté par Hélène Hervieu et Martine Laffon, publié aux éditions du Seuil en 1995, ISBN 2-02-021949-2.). Gaarder affirme être lui-même un produit de la politique culturelle norvégienne qui, en son temps, prit les mesures nécessaires pour garantir une production variée dans le domaine de la littérature pour la jeunesse.
La tradition fortement réaliste de la littérature enfantine norvégienne a complètement disparu de certains genres littéraires, pour ne pas dire de tous.
La thèse maintenant centenaire de Rolfsen selon laquelle l’enfant considère que ´ le jeu est affaire de sérieux ª n’en reste pas moins valable. La littérature enfantine et juvénile demeure empreinte d’un sérieux existentiel et d’un besoin de légitimation, même si, à la fin des années 1990, les œuvres qui utilisent comme moyen de communication un humour souvent provoquant sont beaucoup plus répandues. Lorsque la littérature norvégienne pour les enfants et les adolescents se mesure aux conventions appliquées à la littérature destinée aux jeunes dans d’autres cultures, il apparaît également que les livres lancés en Norvège à l’intention de ce public sont considérés comme réservés aux adultes dans d’autres pays. Tel a été le cas pour ´ Le Monde de Sophie ª, pour ne donner qu’un exemple.
La littérature norvégienne pour la jeunesse se caractérise surtout par sa tendance à déplacer les limites entre les œuvres pour jeunes lecteurs et celles pour adultes. Une autre de ses caractéristiques, à savoir la variété des genres, lui a permis de conquérir un lectorat très diversifié. Dans les échanges commerciaux entre la Norvège et l’étranger, la littérature norvégienne en général a bénéficié de l’intérêt suscité par les ouvrages pour la jeunesse, ce qui a contribué à lui ouvrir des portes. À l’heure actuelle, la littérature norvégienne est devenue, dans son ensemble, un excellent article culturel à l’exportation.
Karin Beate Vold (née en 1944) est titulaire du titre de Cand. philol. Depuis 1985, elle occupe le poste de directrice de l’Institut du livre pour enfants (Norsk Barnebokinstitutt, NBI). Elle était auparavant rédactrice dans une maison d’édition, et critique littéraire d’ouvrages destinés aux enfants. Voici 25 ans que la littérature enfantine est son sujet d’étude et son domaine professionnel. Elle est l’auteur de nombreux articles sur le sujet. Karin Beate Vold est l’un des coauteurs d’une ´ Histoire de la littérature enfantine norvégienne ª (Norsk Barnelitteraturhistorie), publiée en 1997. Depuis 1998, elle est rédactrice de l’´ Annuaire norvégien de littérature enfantine et juvénile ª.
Norsk Barnebokinstitutt, dit NBI, l’Institut du livre pour enfants est le centre national norvégien spécialisé dans la littérature destinée aux enfants et aux adolescents. NBI est à la disposition des universités, des établissements d’enseignement supérieur et des institutions culturelles en Norvège et à l’étranger, et offre également ses services aux médias et au public en général. La bibliothèque spécialisée de l’Institut abrite 55 000 volumes. NBI est ouvert au public les lundi, mardi et mercredi de 9 h 00 à 16 h 00, et le jeudi de 12 h 00 à 19 h 00.
Adresse visiteurs : Kristian Augusts gate 21 III, Oslo.
Adresse postale : NBI, Postboks 6719 St-Olavs plass, N-0130 Oslo (Norvège).
Téléphone : +47 22 11 12 90. Télécopieur : +47 22 11 27 02.
Courriel :
nbbi2@online.no
Site web : www.nettdesign.no/nbi
Norsk Litteratur i Utlandet, dit NORLA, est l’organisme chargé de faire connaître la littérature norvégienne à l’étranger. NORLA signale que de nombreux ouvrages d’auteurs norvégiens, destinés aux enfants et aux adolescents, sont traduits et publiés notamment en français, et souvent en plusieurs éditions.
Adresse de NORLA : NORLA, Bygdøy Allé 21, N-0262 Oslo (Norvège)
Téléphone : +47 22 12 25 40. Télécopieur : +47 22 12 25 44
Courriel :
firmapost@norla.no
Références complémentaires :
Outre les exemples cités dans le corps du texte, les œuvres de Thorbjørn EGNER, Jostein GAARDER, Torill Thorstad HAUGER, Alf PRØYSEN et Anne-Catharina VESTLY sont abondamment traduites en français.
ASBJØRNSEN Peter Christen et MOE Jørgen : Samlede eventyr/Norske folkeeventyr
´ Contes et légendes de Norvège ª : plusieurs traductions et éditions de morceaux choisis, dont la dernière en date, parue en 1998, a été réalisée par un groupe franco-norvégien dirigé par Eva Berg Gravensten, ISBN 2-88329-038-5.
EGNER, Thorbjørn : Folk og røvere i Kardemomme by
´ Gens et brigands de Pimentville ª, traduit et illustré par Bertrand Angleys. Esprit Ouvert 1992.
´ Cardamome-Ville ª a malheureusement été dénaturé en ´ Pimentville ª dans la traduction de l’œuvre en français. Les associations qu’éveille lacardamome dans la vie quotidienne locale sont en effet très différentes, ce qui enlève à l’œuvre une dimension norvégienne.)
HAUGER, Torill Thorstad : notamment Røvet av Vikinger et Flukten fra vikingene
´ Prisonnier des Vikings ª et ´ La fuite. Prisonnier des Vikings II ª, traduits du norvégien par E. Huse Foucher. Flammarion-Père Castor, Castor poche,
1993 et 1994. ISBN 2-08-162292-0 et ISBN 2-08-164001-5 respectivement.
HOPP, Zinken : Nils
´ Nils mène l’enquête ª, traduit du norvégien par Marguerite Gay et Gerd de Mautort. Éditions de l’amitié, 1969. ISSN 0151-086X.
KALDHOL, Marit : Farvel, Rune
´ Adieu, Valentin ª, traduit du norvégien par J.-H. Potier. L'école des loisirs, 1990. ISBN 2-211-033-56-3.
LORENTZEN, Karin : Den hvite hesten
´ Le cheval blanc ª, traduit du norvégien par E. Huse Foucher. Gallimard 1989. Flammarion-Père Castor, 1992 ISBN 2-08-162212-2.
NEWTH, Mette : Bortførelsen
´ Les voleurs d’hommes ª, traduit du norvégien par Monique Chritiansen, Gallimard 1994. ISBN 2-07-057005-3.
VESTLY, Anne-Cath. : citons Aurora i blokk Z, Aurora og den vesle blå bilen, Aurora på Hurtigruten, et Ole-Aleksander Filibombombom
´ Aurore, la petite fille du bâtiment Z ª, traduit du norvégien par E. Vincent. G.T.Rageot 1974. ISBN 2-7002-0038-1.
´ Aurore et la petite auto bleue ª, traduit du norvégien par E. Vincent. G.T.Rageot 1975. ISBN 2-7002-0075-6.
´ Bon voyage, Aurore ª, traduit du norvégien par A.-M. Estienne. G.T.Rageot 1977. ISBN 2-7002-0111-6.
´ Alexandre Zim Boum Boum ª, traduit du norvégien par
A.-M. Estienne 1978. ISBN 2-7002-0114-8.
UDA425FRA
Article élaboré pour le Ministère royal des Affaires étrangères en février 2000. L’auteur est seul responsable du contenu de cet article. Reproduction autorisée.